Jeu. Nov 26th, 2020

LA CHINE ET LE NOUVEL ORDRE INTERNATIONAL DE LA PAIX

Entretien avec Monsieur Mahmoud Zani, Professeur universitaire et directeur du Centre de droit international et européen (CDIE)*

«L’émergence de la République populaire de Chine sur la scène internationale en tant que puissance internationale et régionale susceptible de constituer un contre poids par rapport aux États-Unis d’Amérique est devenue une évidence reconnue par l’ensemble de la communauté internationale. L’objectif fondamental du géant asiatique consiste à promouvoir à travers une démarche pacifique un ordre international démocratique et équitable et, surtout, à poser les jalons d’un nouvel ordre mondial de la paix, dans le cadre d’un système international multilatéral fondé sur les principes de la Charte des Nations Unies ».

*Auteur de «La Chine et la sécurité mondiale», L’Observateur des Nations Unies-2019 et est Vice-président à l’enseignement supérieur, à la recherche et à l’innovation sociale au Centre européen de recherche et de prospective politique.

1-Pouvez-vous nous expliquer actuellement les ambitions de la Chine ?

«Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera» . Cette assertion prodromique imaginée il y a près de deux siècles par l’Empereur Napoléon Bonaparte est devenue véritablement une réalité à l’aune du XXIème siècle. En effet, la République populaire de Chine a su renforcer par paliers sa position de puissance économique indiscutable sur la scène internationale et ne cesse à travers une diplomatie active de s’affirmer en tant qu’acteur incontournable de la société internationale et principal artisan du nouvel ordre international de la sécurité mondiale.

L’objectif escompté par le géant chinois consiste indubitablement à concevoir les jalons d’une nouvelle architecture de la sécurité mondiale et d’un nouvel ordre international de la paix en vue de préserver ses acquis économiques et constituer un contre-pouvoir par rapport aux États -Unis d’Amérique. Pour ce faire, la Chine à travers une diplomatie assez subtile influence considérablement les décisions prises au sein de l’instance onusienne sur les questions de sécurité internationale en recourant à maintes reprises au droit de veto, un droit aristocratique réservé exclusivement aux cinq membres permanents composant l’organe restreint de l’ONU. Au surplus, elle ne cesse aussi de consolider le dispositif onusien d’opérations de maintien de la paix-une révolution dans la pratique chinoise- en fournissant des contingents militaires de qualité, tout en garantissant le financement desdites opérations au point de devenir le principal contributeur du système des Nations Unies avec une doctrine assez particulière s’agissant du fonctionnement des opérations de maintien de la paix.

2-Comment la Chine est en train de renforcer sa position au plan international ?

Pour conforter sa position sur la scène internationale, la Chine s’implique davantage dans le système multilatéral afin d’accroître son influence sur les questions de sécurité internationale. Cette influence est perceptible à travers le recours au droit de veto dans le processus décisionnel au sein de l’organe restreint de l’ONU et la participation aux opérations de maintien de la paix.

 3-Comment concrètement par le droit de veto ?

 Je vous signale que, ce n’est pas le recours au droit de veto qui est contestable en soi, mais plutôt l’usage excessif et abusif de ce droit souverain réservé exclusivement aux grandes puissances avec la faculté d’empêcher l’adoption d’une décision internationale pour préserver leurs intérêts vitaux.A l’origine, la République populaire de Chine n’avait pas la faculté de recourir au droit de veto car elle ne faisait pas partie du cercle fermé des grandes puissances au Conseil ; effectivement, le siège chinois au Conseil de sécurité fut occupé entre 1946 et 1971 par l’ancienne République de Chine expatriée à partir de 1949 sur l’île de Taiwan. Suite à la résolution 2758 (XXVI) de l’Assemblée générale de l’ONU en date du 25 octobre 1971 rétablissant les droits légitimes de la République populaire de Chine , celle-ci exerça son premier veto, le 25 août 1972, pour manifester son désaccord à l’encontre de l’admission du Bangladesh à l’organisation mondiale. Par la suite, elle recourut au droit de veto en complicité avec la Russie dans d’autres situations ; c’est le cas principalement de la Syrie , du Zimbabwe et du Myanmar. Farouche défenseure des principes de non-ingérence et du respect de la souveraineté des États constituant au demeurant les piliers de sa politique étrangère, la Chine utilise volontiers de manière stratégique le droit de veto pour bloquer toute action de l’organe restreint.En pratique, l’usage par la Chine du droit de veto reste tout de même insignifiant en comparaison avec les expériences des autres membres permanents du Conseil de sécurité, notamment la Russie, les États-Unis d’Amérique et le Royaume-Uni. Cette position chinoise s’explique par le fait que le géant asiatique privilégie davantage la technique du consensus pour résoudre les questions internationales d’une importance majeure.

4-Et qu’en est-il des opérations de maintien de la paix ?

 Tout d’abord, la Charte des Nations Unies reste muette sur les opérations de maintien de la paix . Le fondement juridique de ces opérations se retrouve pour reprendre l’expression de Dag Hammarskjöld, ancien secrétaire général de l’ONU, dans le Chapitre VI et demi de la Constitution onusienne.

La participation de la Chine aux opérations de maintien de la paix constitue une sorte de révolution car le géant asiatique fut longtemps opposé auxdites opérations perçues comme un instrument d’ingérence aux mains des grandes puissances. La doctrine chinoise des opérations de maintien de la paix repose sur trois principes fondamentaux, à savoir le consentement de l’État d’accueil, l’impartialité et le non recours à la force sauf en cas de légitime défense ou de défense du mandat. De plus, l’agissement de ces opérations doit être conforme aux directives indiquées dans les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité. Du reste, la réforme des opérations de maintien de la paix semble indispensable pour Pékin ; elle doit permettre pour celles-ci de mieux préserver la stabilité des pays concernés, d’accompagner leurs efforts pour faire avancer le processus politique et de bien protéger la sécurité des casques bleus.

La participation des troupes chinoises aux opérations de maintien de la paix sous l’égide de l’ONU permet de relever le poids important de la Chine en fait du maintien de la paix et de la sécurité internationales ; en effet, la Chine est le second plus grand contributeur financier aux opérations de maintien de la paix avec un contingent comprenant plus de 2.5oo Casques bleus déployés dans un grand nombre de pays ; une contribution en hommes la plus importante de tous les membres permanents du Conseil de sécurité. A cela, il faut ajouter le déploiement de troupes dotées de qualifications élevées avec une discipline exemplaire et d’une logistique sophistiquée.

Les contributions de forces chinoises aux opérations menées par l’ONU se focalisent pour l’essentiel sur le continent africain. Il en est ainsi des missions onusiennes au Soudan du Sud (MINUSS-2011), en République Démocratique du Congo (MONUSCO-2010), en Côte d’Ivoire (ONUCI-2004), en Ethiopie-Erythrée (MINUEE-2000), au Libéria (MONUL-1993), au Sahara Occidental (MINURSO-1991), au Liban (FINUL-1978), etc. Cet engouement chinois pour le continent africain n’est pas fortuit : Pékin vise tout uniment à protéger ses intérêts géoéconomiques à l’instar de l’oléoduc bâti au Soudan allant vers la mer rouge et ses raffineries et pipelines. Ajoutons l’aspect énergétique (l’Afrique comprend 10% des réserves mondiales de pétrole) et la mise en place d’un certain nombre de sociétés de sécurité privée (par exemple, au Burkina Faso, le Mali, la Mauritanie, le Niger et le Sénégal) en vue d’assurer la protection de ses installations.

5-Pourquoi une implication forte de la Chine dans le système multilatéral de maintien de la paix ?

L’implication active de la Chine dans le système multilatéral de maintien de la paix et dans les opérations qui en résultent afin de préserver la sécurité internationale n’est pas tout à fait anodine. En effet, l’objectif escompté de la Chine consiste par le biais d’une démarche stratégique de l’émergence pacifique à consolider son rôle sur la scène internationale, en particulier son image internationale en tant que puissance privilégiant le consensus pour le traitement des questions internationales et affronter les défis de la sécurité mondiale, ainsi que l’instauration d’un nouveau système de gouvernance mondiale. Un autre point à ne pas négliger par rapport à la contribution du colosse asiatique auxdites opérations consiste à influer sur les décisions prises au sein des Nations Unies pour supputer la légitimité des diverses interventions.

6-Quels sont les défis majeurs de la sécurité internationale auxquels la Chine participe fortement ?

L’action de la Chine en matière de sécurité internationale contribue activement à faire face aux défis majeurs du siècle, notamment la lutte contre le terrorisme et la gestion des crises complexes.

La lutte contre le terrorisme, la République populaire de Chine contribue de manière active et responsable dans le cadre du système multilatéral onusien à lutter réellement contre le fléau du terrorisme sous toutes ses formes en tant que priorité absolue de sécurité internationale. Cet apport dynamique de la Chine en la matière s’explique par la menace terroriste qui pèse sur elle de l’intérieur par rapport aux attaques terroristes menées par différentes branches des séparatistes du Xinjiang, ainsi que les forces terroristes du «Turkestan oriental», en particulier le « Mouvement islamique du Turkestan oriental».

La doctrine anti-terroriste chinoise pour éradiquer le terrorisme se fonde exclusivement sur la Charte des Nations Unies, le droit international et les principes régissant la conduite des relations internationales. Cette doctrine rappelle le rôle éminent du Conseil de sécurité en matière de sécurité internationale et favorise largement la coopération internationale entre États. A cet effet, suite aux attentats de 2001, la Chine a procédé à l’échange d’informations avec de nombreux États afin de procéder à l’élaboration d’une convention internationale sur le terrorisme international et proposa une lutte conjointe contre trois phénomènes, à savoir le séparatisme, l’extrémisme et le terrorisme au sein de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS). Au demeurant, dans cet élan de coopération, la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ukraine signèrent en 2010 la Convention de Shanghai sur la lutte contre le terrorisme, le séparatisme et l’extrémisme ; et Pékin a apporté son soutien sans équivoque aux pays du G5 Sahel dans leur lutte contre le terrorisme.

En pratique, l’approche du géant asiatique pour la lutte contre le terrorisme est une approche globale et préventive consistant à s’attaquer aux racines du mal en éliminant ses multiples causes, singulièrement la pauvreté, au lieu de l’emploi automatique de la force armée.

-La gestion des crises complexes, pour asseoir davantage son leadership et consolider sa stature de superpuissance en devenir susceptible de contribuer au règlement pacifique des différends internationaux, dans l’esprit de la Charte des Nations Unies, la Chine intervient dans la gestion de certaines crises complexes pouvant sérieusement affecter la sécurité internationale ; il en est ainsi pour la crise nord-coréenne et celle du nucléaire iranien. Bien entendu, l’intérêt accru par la Chine aux questions de sécurité internationale ne doit pas pour autant masquer sa finalité, en l’occurrence la préservation de ses intérêts économiques.

Dans la crise nord-coréenne, la Chine s’est affirmée comme une puissance mondiale responsable et influente, ainsi qu’un interlocuteur incontournable de la communauté internationale en évitant une guerre nucléaire certaine entre les États-Unis d’Amérique de Donald Trump et la Corée du nord de Kim Jong-Il.

Force est de constater qu’à l’occasion de l’adoption par le Conseil de sécurité de la résolution 1718 (2006) condamnant l’essai nucléaire de la République populaire démocratique de Corée, la Chine a voté en faveur du texte onusien pour bien confirmer la position ferme de la communauté internationale, dans le cadre d’un système multilatéral qui lui est chère basé sur l’esprit et la lettre de la Charte des Nations Unies.

Entretien réalisé par Sonia Chikhaoui

 

 

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