Elle a coûté près de 4 points de croissance au pays: Cette corruption qui gangrène l’économie du pays

corruption-tunisie

C’est possible que c’est un héritage de l’ère du président déchu Zine El Abidine Ben Ali, mais le phénomène de la corruption n’a fait qu’empirer, après la révolution, faisant reculer la Tunisie de la 59ème place, en 2010, à la 79ème, en 2014, avec la possibilité de régresser davantage, encore.

Les quatre années du gouvernement de la Troïka n’avaient pas accordé l’importance nécessaire à ce fléau, et des rumeurs avaient circulé à propos de malversations et de pots-de-vin obtenus par des membres d’Ennahdah et du parti du Congrès pour la République (CPR) qui auraient fait chanter des hommes d’affaires impliqués avec Ben Ali et le clan Trabelsi.

Alors qu’on s’attendait à davantage de civisme et de citoyenneté de la part de la population qui a recouvert ses droit, sa liberté de penser et de dénoncer les corrompus, les choses se sont dégradées de plus en plus et les adhérents à ce phénomène ont proliféré, au point qu’il n’est plus possible de dénombrer ceux qui n’ont pas succombé à la tentation d’avoir recours à la corruption pour régler leurs problèmes.

La corruption et les malversations ont touché tous les secteurs d’activité, dans le public et le privé, avec même des contrôleurs qui acceptent du « bakchich », pour fermer les yeux sur les agissements des contrevenants, dans tous les commerces.

Les instances internationales concernées, notamment l’ONG « Transparency international » considèrent que la situation nécessite un effort sérieux pour réagir, identifier les causes et surtout élaborer une stratégie nationale de lutte contre la corruption. Une unanimité s’est faite autour de la nonchalance de l’Etat dans ses démarches pour mettre en place les outils et les lois contre la corruption.

Entretemps, ce fléau se propage et les dernières nouvelles nous ont apporté des informations concernant l’implication de douaniers dans les opérations de contrebande, en plus des biscuiteries qui écoulent des produits périmés, la vente de viande avariés et, même la vente de poissons mortels qui ont investi, récemment, nos côtes.

C’est dire que la corruption n’a pas de règles ni de limites, même si cela peut coûter des vies humaines et les terroristes ont joué sur ce tableau, pour appâter des jeunes et des moins jeunes, grâce à l’argent.

Faouzi SNOUSSI

L’absence de bonne gouvernance et la corruption ont coûté à la Tunisie 4 points de croissance, selon le rapport national sur la gouvernance.

Cette perte se répartit entre l’absence de bonne gouvernance (2 points) et la corruption (2 points), a révélé Tarak Bahri, directeur général de la gouvernance à la présidence du gouvernement.

Lors de la présentation du premier rapport national sur la gouvernance et la prévention de la corruption, Tarak Bahri a mis l’accent sur la nécessité d’accélérer la réalisation des réformes structurelles en matière de gouvernance et de lutte contre toutes les formes de corruption.

Le rapport a révélé que tous les ministères demandent à entrer dans la phase pratique de la bonne gouvernance, à travers le renforcement des mécanismes d’évaluation, a-t-il fait savoir.

Une échelle de gouvernance a montré que 8 ministères sont à égalité en la matière et ont accompli des résultats « très encourageants », a-t-il souligné, ajoutant que les autres sont en train de déployer des efforts à travers les cellules de gouvernance.

tunisie-corruption

La banalisation de la corruption, un fléau pour l’économie

De fait, « la grande corruption » s’est interrompue, car il n’y a plus eu de grands projets avec l’instabilité sécuritaire, économique et sociale», souligne Samir Annabi, président de l’Instance nationale de la lutte contre la corruption, créée fin 2011.

Mais, en même temps, « la petite corruption a connu un développement important », ajoute-t-il, résumant d’une formule: « la ‘Benalisation’ de la grande corruption a disparu pour devenir une banalisation de la petite corruption ».

Parmi les formes les plus répandues, il cite l’évasion fiscale, le trucage de concours d’embauche dans le public ou encore les pots-de-vin afin d’accélérer certains services administratifs.

En outre, si l’implication de responsables a été prouvée, documents à l’appui, certains ont été promus et non punis, s’indigne le président de l’association, Charfeddine Yakhoubi.

Au-delà de l’administration, « une nouvelle génération d’hommes d’affaires et d’hommes politiques s’est enrichie » au cours de l’après-révolution, en profitant parfois de cette corruption rampante, ajoute Mouhib Garoui, responsable de «I Watch», une branche locale de l’ONG Transparency International.

Au total, le fléau de la corruption coûterait, actuellement, l’équivalent de deux points de PIB à la Tunisie, avance un rapport de la Banque mondiale intitulé «Révolution inachevée», une perte particulièrement préjudiciable pour la démocratie naissante dont l’économie peine à redémarrer.

L’enracinement de la corruption trouve une autre illustration dans le classement établi chaque année par Transparency : de la 59e place en 2010, la Tunisie a reculé à la 79e (2014).

D’après des experts, cette dégradation est avant tout le résultat de l’absence de mesures de la part des gouvernements successifs qui avaient pourtant tous fait figurer la lutte anticorruption en haut de leurs priorités.

Les secteurs de la santé et de la sécurité les plus touchés

Une enquête nationale sur la perception du citoyen de la sécurité, des libertés et de la gouvernance locale en Tunisie, a mis en exergue la propagation de la corruption au niveau local dans tous les secteurs dont en premier lieu la sécurité et la santé.

Réalisée par l’Institut national des statistiques (INS) durant la période s’étalant entre septembre et octobre 2014, l’enquête a englobé plus de 10 mille familles qui ont toutes déclarés être convaincues de la propagation de la corruption et de la malversation au niveau local, dans la plupart des secteurs.

Le directeur général de l’INS, Hédi Said, a noté qu’un citoyen sur deux affirme que la corruption est présente dans la plupart des entreprises publiques. Selon les personnes interrogées, la sécurité occupe la première place en termes de corruption avec un taux de 68 pc, suivi de la santé (67 pc), alors que la justice vient en troisième position (64 pc), suivie par les agents judiciaires (62 pc) et l’éducation et l’enseignement (59 pc). Ce taux est de 58 pc chez les cadres et agents du secteur privé et de 57 pc pour la fiscalité.

L’enquête révèle que 67 pc des citoyens refusent de traiter avec la corruption et la malversation, 22 pc acceptent malgré eux, alors que 5 pc des interviewés ont refusé de répondre à cette question.

Le directeur de l’INS a ajouté  que l’enquête a montré que 4,6 % des citoyens ont déclaré avoir bénéficié de favoritisme dans le secteur de l’enseignement supérieur, contre 10 % dans le secteur de la santé.

Un coût calculé par milliards

La petite corruption a causé des pertes estimées à 450 millions de dinars en 2013, en Tunisie, de quoi réaliser 50 kilomètres d’autoroutes, selon une étude réalisée par l’Association tunisienne des contrôleurs publics (ATCP), en collaboration avec le bureau d’études « EMRHOD Consulting ».

Ce phénomène, qui trouve son origine dans la bureaucratie excessive, est défini par les Tunisiens interrogés dans le cadre de cette étude, comme étant tout acte de paiement d’argent pour un service et aussi les pots-de-vin, le népotisme, le favoritisme, le régionalisme, les faveurs, l’échange de services rendus, les cadeaux…

Malgré les dispositifs de gouvernance et de lutte contre la corruption mis en place après la révolution, 77% des Tunisiens estiment que le phénomène de la corruption n’a cessé d’augmenter durant les dernières années et 89% d’entre eux considèrent que l’absence de volonté politique est l’une des causes de sa prolifération.

« Ce phénomène touche le citoyen dans son vécu quotidien. Il contribue aussi, à l’accroissement des inégalités et de la pauvreté », insiste l’étude, qui fait ressortir que 27% des Tunisiens ont payé des pots-de-vin, dans la plupart des cas pour accélérer les procédures administratives, bénéficier d’un avantage dont ils n’ont pas droit, échapper à une sanction ou alléger un impôt.

Ce chiffre est suffisamment élevé pour déclencher la sonnette d’alarme selon l’ONG « Transparency international » qui considère que la situation nécessite un effort sérieux pour réagir, identifier les causes et surtout élaborer une stratégie nationale de lutte contre la corruption.

« Cette stratégie nationale doit reposer sur des études scientifiques en plus des études d’exploration et de perception de la petite corruption comme celle de l’ATCP », a déclaré Charfeddine Yaâkoubi, président de l’association.

L’étude dévoile que 75% des Tunisiens pensent que la petite corruption est à l’origine de la criminalité et du terrorisme et 74% d’entre eux reconnaissent qu’elle affecte le pouvoir d’achat du citoyen, 43% des personnes interrogées trouvent qu’elle est nécessaire pour arranger certaines transactions et 39% vont jusqu’à la qualifier d’ « habitude ».

« Ceci est très dangereux et révèle un problème sociétal assez sérieux, dénotant d’une certaine schizophrénie dans la relation quotidienne du tunisien avec le phénomène », ont fait remarquer les présentateurs de l’étude et membres du bureau exécutif de l’ATCP.

Les résultats de l’étude montrent une certaine acceptation globale de l’acte, bien que le tunisien perçoive la corruption comme une forme de décadence morale qui déroge aux principes de la religion,

« Si l’Etat opte vraiment pour une stratégie anti- corruption efficace et efficiente, il est nécessaire de cibler l’environnement de gouvernance avant de s’attaquer directement aux comportements corrompus », recommande l’étude.

Financements occultes et absence de contrôle

La Tunisie compte 18.143 associations actives dont plusieurs sont sujettes à des suspicions concernant leurs financements et leurs activités, avec, seulement, 8000 qui ont un identifiant fiscal, avec des comptes contrôlables, selon les dernières statistiques officielles, et leur contrôle pose de vrais problèmes, selon des statistiques réalisées en septembre 2015 qui indiquent, aussi que 119 associations étrangères sont actives en Tunisie.

Le plus inquiétant au niveau des 18.143 associations existantes, c’est  que l’Etat ne dispose d’aucune base de données sur ces associations, ni d’informations fiables et vérifiables sur leurs sources de financement. Pire encore, aucune structure publique ne détient des informations précises sur le volume du financement public accordé à ces associations, ni sur le nombre des associations bénéficiant de subventions publiques, affirme la juge à la Cour des comptes, Fadhila Gargouri.

A noter que plus de 8.000 associations ont vu le jour après le 14 janvier 2011. En plus du ministère de l’Intérieur, plusieurs parties politiques et militants des droits de l’homme avaient mis en garde contre le danger des associations suspectes et leur implication directe dans le financement indirect des partis, mais aussi des groupes  terroristes.

Pas plus de 1500 associations ont présenté un rapport sur leurs dépenses et leurs entrées d’argent, en 2014. Pourtant, le décret-loi 88/2011 stipule que les associations bénéficiaires de fonds publics sont appelées à soumettre un rapport détaillé sur leurs ressources à la Cour des Comptes, ajoute la juge, précisant que, jusqu’au mois de novembre 2015, 20 structures publiques uniquement ont remis leurs rapports sur le financement des associations.

Des avertissements ont été adressés à 737 associations dont 157 pour « activités suspectes » et la justice a, d’ailleurs, été saisie pour la suspension des activités de plus de 163 associations, affirme de son côté, le secrétaire général du gouvernement Ahmed Zarrouk,. Il a expliqué, en outre, que 60 demandes de dissolution ont été présentées devant le parlement au cours de la discussion du budget de la présidence du gouvernement en novembre dernier. La justice n’a réagi qu’à la demande de dissolution des Ligues de protection de révolution, a relevé le responsable.

Le ministre chargé des Relations avec les Instances constitutionnelles et la société civile, Kamel Jendoubi, a admis que les efforts déployés par le gouvernement pour fournir un encadrement optimal aux associations et mettre un terme aux dépassements demeurent « insuffisants ». Il a, notamment, signalé des lacunes au niveau du cadre juridique régissant les associations en Tunisie et le manque de ressources humaines chargées de leur suivi et de leur contrôle.

Le pays enregistre en plus, 2262 associations caritatives, 300 opérant dans le domaine des droits humanitaires, 3032 à vocation culturelle et artistique et une centaine active dans le domaine religieux, mais qui sont classées parmi les associations culturelles.

Samir Annabi déplore l’annulation du congrès de Transparency en Tunisie

Le président de l’Instance nationale de lutte contre la corruption (INLCC) a encore remué le couteau dans la plaie, mercredi 10 décembre 2015, en demandant, lors de la conférence organisée par le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), à l’occasion de la célébration de la journée mondiale de lutte contre la corruption, l’ouverture d’une enquête sur les dessous de l’annulation du 16e congrès de Transparency International qui devait se tenir en Tunisie (21-24 octobre 2014), d’autant que « l’Etat avait déboursé 2 millions de dinars (MD) », a-t-il précisé.

Interrogé, en septembre dernier, sur cette question par l’ONG ‘‘I Watch’’, l’ancien chef du gouvernement Mehdi Jomaa avait répondu que la tenue en Tunisie du 16ème congrès de Transparency International avait été annulée pour des raisons financières, surtout que l’état des finances publiques ne permettait pas d’assumer le coût de l’organisation de cette manifestation (11 MD).

Partager c'est aimer!

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

shares